Le gouvernement hongrois applaudit le gel des fonds américains versés à sa société civile
DÉCRYPTAGE - Un émissaire de Budapest est venu à Washington pour aider l’Administration Trump à cibler les structures de défense des droits de l’homme qui bénéficient de l’argent d’USAID
Budapest applaudit la suspension des fonds américains versés à sa société civile
* Le Figaro5 Mar 2025Albert Kornél Budapest
Dix jours après sa mise en ligne sur Youtube mi-février, le documentaire La Dynastie, qui raconte comment des proches du premier ministre hongrois, Viktor Orban, partis de presque rien, sont devenus les personnes les plus riches du pays, avait été visionné trois millions de fois. Pas de quoi ébranler toutefois l’électorat « orbaniste », toujours confiant dans les affirmations des autorités. Ce film, disent-elles, est l’oeuvre d’une campagne de dénigrement orchestrée par Kiev et réalisé à grand renfort d’argent américain.
Le média Direkt36, qui l’a produit, aurait bénéficié de subventions du National Endowment for Democracy, une fondation privée américaine bipartisane républicains-démocrates financée par le budget fédéral. Son journaliste vedette, Szabolcs Panyi, est accusé sans autre forme de procès d’être un agent de la CIA, pour avoir bénéficié de formations aux États-unis. Mais Viktor Orban, au sortir du communisme, avait lui-même profité de bourses de la fondation de George Soros pour étudier un semestre à Oxford et effectuer un voyage de découverte des États-unis…
Dès la fin des années 1980, les pays de l’ex-bloc de l’est, a fortiori la Hongrie, ont été ciblés par les fonds américains du gouvernement et de fondations privées. Il s’agissait d’y faire émerger, aussi rapidement que possible, le couple alors triomphant de la démocratie libérale et de l’économie de marché, et de les arrimer au monde occidental. Trois décennies plus tard, l’open Society Foundation de George Soros a quasi déserté la région (à l’exception de l’ukraine) et Donald Trump a gelé - peut-être définitivement - les 40 milliards d’aide au développement de l’agence des États-unis pour le développement international (USAID).
Les médias progouvernementaux hongrois brocardent désormais ceux qui ont touché des fonds D’USAID, souvent quelques milliers et parfois des dizaines de milliers de dollars, et sont exposés par le site internet mis en place par le ministère de l’efficacité gouvernementale sous la houlette d’elon Musk (Doge), usaspending.gov. Sont notamment visés L’ONG Menedék, qui participe à l’accueil des migrants, le Comité Helsinki, qui apporte une assistance juridique aux demandeurs d’asile et obtient régulièrement des condamnations du gouvernement hongrois par la Cour européenne de justice ou encore Transparency, qui vient de présenter son indice annuel de perception de la corruption, attribuant à la Hongrie la pire note de toute l’europe… Bref, ce que les autorités hongroises désignent depuis maintenant une décennie comme le «réseau Soros », du nom du milliardaire américain d’origine hongroise, sa bête noire.
« Occuper Bruxelles »
« Ceux qui ont reçu de l’argent du gouvernement américain étaient aussi à la solde de la Fondation Soros. (…) Et ils ont utilisé cet argent pour mener à bien ce que nous considérons comme des activités de financement socialement destructrices, promigration, antifamille et de cette folie du genre, dans le monde entier », a déclaré Viktor Orban au cours d’une longue diatribe lors de son intervention hebdomadaire sur les ondes de la radio publique Kossuth. « Puisque le président américain a commencé, (…) c’est maintenant qu’il faut éliminer et
rendre juridiquement impossible l’existence de ces réseaux internationaux », a-t-il menacé.
Nouvelle illustration de la proximité des droites américaine et hongroise, Tristan Azbej, directeur de l’agence gouvernementale Hungary Helps, très engagée auprès des chrétiens d’orient, a passé une semaine à Washington pour, selon lui, « participer à l’examen de la politique de développement américaine ». Il a ainsi été le premier représentant étranger à rencontrer Pete Marocco, chargé par le secrétaire d’état, Marco Rubio, de passer au crible les opérations D’USAID. « La nouvelle Administration américaine a promis de mettre un terme aux programmes de soutien utilisés ces dernières années pour tenter d’interférer dans les affaires intérieures de la Hongrie », a-t-il fait savoir à l’agence de presse MTI.
Les gouvernements successifs de Viktor Orban ont travaillé d’arrachepied à faire émerger un réseau d’influence acquis à sa cause nationaleconservatrice et destiné à contrer ce qu’il perçoit comme des ingérences étrangères. Son vaisseau amiral, le Mathias Corvinus Collegium (MCC), à la fois école de l’élite conservatrice et centre de réflexion, appelle aujourd’hui à faire subir à l’union européenne la même thérapie de choc «trumpiste». «La Commission européenne a détourné des fonds publics de manière éhontée, en versant des milliards à un réseau obscur D’ONG et de groupes de réflexion pour promouvoir son propre programme politique et faire taire les voix dissidentes», affirme son directeur à Bruxelles, Frank Füredi. « Occuper Bruxelles », voilà ce qu’a promis Viktor Orban dans le sillage du retour de Donald Trump à la Maison-blanche.
Nous voulons ensuite passer rapidement par toutes les étapes suivantes et convenir avec les États-unis d’un accord final solide. Nous considérons cet accord comme une étape vers le renforcement de la sécurité et des garanties de sécurité fiables, et j’espère sincèrement qu’il fonctionnera efficacement ».
La Maison-blanche n’avait pas immédiatement réagi mardi après-midi. La reprise ou non de l’aide américaine devrait indiquer si la suspension a été décidée en réaction à la réunion houleuse de vendredi, ou si elle faisait partie d’un plan plus vaste, visant à parvenir à une paix négociée en maniant le proverbial bâton en même temps que la carotte sur les deux belligérants. Comme en 2019, quand Trump avait suspendu l’aide militaire à l’ukraine pour obtenir l’ouverture d’une enquête contre Hunter Biden, le fils de son rival démocrate, ce qui lui avait valu sa première destitution par le Congrès (non ratifiée par le Sénat), puis en 2024, quand il avait par l’intermédiaire de ses alliés au Congrès suspendu pendant plusieurs mois le vote de l’assistance à la défense ukrainienne, le bâton a été utilisé contre l’ukraine. Alliée en même temps que cliente des États-unis, l’ukraine est largement dépendante de l’alliance américaine pour sa survie face à l’invasion russe.
La carotte a surtout été maniée vis-àvis de Moscou. Au cours des deux dernières semaines, l’administration américaine a multiplié les mesures favorables à la Russie. Les États-unis ont pour la première fois le mois dernier voté avec la Russie et d’autres pays autoritaires contre une résolution de L’ONU condamnant l’« agression » russe contre l’ukraine, en opposition avec leurs alliés occidentaux. Selon l’agence Reuters, la Maison-blanche envisagerait aussi la levée ou l’assouplissement des sanctions contre Moscou, et a demandé au Département d’état et à celui du Trésor
d’identifier les mesures pouvant être levées en prévision de l’ouverture de négociations. Le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, aurait aussi ordonné au Commandement des opérations cybernétiques (US Cyber Command) de suspendre ses opérations offensives contre la Russie. Le Pentagone a démenti hier cette dernière information.
Dénoncées par les démocrates comme un dangereux « apaisement », ces mesures pourraient faire partie d’un plan plus vaste pour réaliser un grand coup stratégique, visant à restaurer les relations entre les États-unis et la Russie, afin d’affaiblir, ou même de briser l’alliance entre Moscou et Pékin. Comme l’avait fait Nixon en 1972 lors de son rapprochement avec la Chine populaire, au détriment de Taïwan, que les Étatsunis reconnaissaient auparavant comme le gouvernement légitime de la Chine. La première partie du plan, visant à contraindre l’ukraine à accepter de négocier semble sur le point de réussir. L’inconnue demeure l’attitude de la Russie. Lorsque Zelensky avait exprimé son manque de confiance dans la parole de Poutine lors de la rencontre dans le Bureau ovale, Trump avait rétorqué que si Poutine avait pu rompre des accords passés avec d’autres présidents, il ne l’avait pas fait avec lui.
Dans un entretien à la chaîne Fox News diffusé lundi soir, JD Vance avait présenté l’accord minier comme la meilleure garantie de sécurité qui soit : « Si vous voulez vous assurer que Vladimir Poutine n’envahira pas à nouveau l’ukraine, la meilleure garantie est de donner aux Américains des intérêts économiques, avait déclaré Vance. C’est une bien meilleure garantie de sécurité que 20 000 soldats d’un pays quelconque qui n’a pas fait la guerre depuis trente ou quarante ans. »
Cet essayiste conservateur américain, proche ami de JD Vance, explique pourquoi les conservateurs, faute de courage pour entreprendre de vraies réformes et en s’inclinant face à la gauche, ne laissent d’autres solutions que des populistes comme Trump pour changer les choses.
LE FIGARO. - La brutalité de l’échange entre Trump, JD Vance et Zelensky à la Maison-blanche a choqué les Européens. Comprenez-vous l’indignation que cette scène a suscitée ?
ROD DREHER. - Bien sûr, je comprends, mais si vous regardez les 40 minutes d’échange avant le combat, vous verrez que Trump et Vance étaient parfaitement polis. Zelensky les a provoqués. Malgré cela, c’était extrêmement désagréable à regarder. J’aurais préféré que cet échange se déroule à huis clos. Néanmoins, il est extrêmement important que les Européens (et les Américains aussi) comprennent que le monde a changé. L’ordre international de l’aprèsguerre a pris fin et ne reviendra pas. L’europe a vécu un long congé de l’histoire, protégée par le parapluie de sécurité des États-unis. Depuis la fin de la guerre froide, les États-unis ont été l’hégémon mondial incontesté. Ce n’est plus le cas - et en fait, les guerres stupides en Irak et en Afghanistan ont eu lieu à cause de l’illusion d’une puissance américaine illimitée. L’europe doit comprendre l’altercation à la Maisonblanche avec Zelensky à la lumière du discours de Munich de Vance, dans lequel il a déclaré que les plus grandes menaces pour la sécurité de l’europe sont internes. Personne n’aime être réveillé brutalement d’un rêve paisible, mais il vaut mieux être éveillé et alerte que de rester endormi.
En tant que penseur conservateur, quel est votre état d’esprit après l’élection de Trump ? Pensez-vous que, dans l’histoire, les conservateurs sont en train de gagner la bataille des idées ?
Je ne dirais pas que les conservateurs gagnent, mais je dirais que la droite gagne. Que veux-je dire par là ? Les vieux conservateurs, l’ancienne garde du Parti républicain, les démocrates-chrétiens en Europe, les tories… Ils ont perdu, car ils sont des libéraux de droite. Il est clair qu’ils ont échoué. Regardez par exemple le Royaume-uni, qui fait face à un énorme problème migratoire. Les tories ont gouverné pendant quatorze ans avant que le Parti travailliste ne prenne le pouvoir. Et ils n’ont rien fait. Les travaillistes ne font qu’aggraver la situation. Donc, vous ne pouvez pas compter sur les sources traditionnelles d’autorité politique et intellectuelle pour trouver une solution. Mais cette fois, Trump semble avoir tiré les leçons de son premier mandat : le système ne peut pas être réformé, il ne peut qu’être remplacé. Et par « système », j’entends les institutions.
Le journaliste au New York Times David Brooks affirme qu’il est contre Trump car un véritable conservateur voudrait réformer les institutions, pas les détruire. Le problème, c’est que, comme nous l’apprenons chaque jour grâce au travail d’elon Musk, tant de ces institutions et réseaux d’institutions ont été complètement corrompus. Pour répondre à votre question, la droite est en train de gagner la bataille des idées. Mais, pour cela, elle a dû écarter les partis conservateurs traditionnels et les intellectuels conservateurs.
La brutalité, voire la vulgarité, dont Trump est l’incarnation, est nécessaire pour briser le système progressiste ?
Je le pense. Je n’ai jamais été un grand fan de Trump pour cette raison. Il me semblait être un clown de télévision. Mais pendant son premier mandat, comme mon ami JD Vance, j’ai commencé à voir comment toutes les forces du système s’étaient alignées contre lui et avaient été incroyablement injustes à son encontre. J’ai alors commencé à ressentir de la sympathie pour lui. En parallèle, nous avons vu la montée du wokisme, ce totalitarisme doux. Et j’ai compris que ces gens représentaient une menace bien plus grande pour notre civilisation que tout ce que Trump pouvait faire. Il faut des personnes comme Trump, qui se moquent de ce que pensent les élites respectables.
Ne pensez-vous pas qu’en tant que conservateurs, il faut être attachés à la vérité, et que Donald Trump a un problème avec la vérité ?
C’est troublant en effet. Nous ne pouvons pas nous déconnecter de la vérité. C’est pourquoi je ne peux pas être un partisan inconditionnel de Donald Trump. Et pourtant, c’est difficile à accepter, en tant que conservateur, de voir qu’il a fallu quelqu’un comme lui, un personnage sorti d’une bande dessinée, qui arrive et casse tout autour de lui, juste pour libérer un espace. Pour que des leaders conservateurs responsables, plus normaux, qui avaient été écartés par l’establishment, puissent enfin avoir une chance. En 2024, à la conférence de Munich sur la sécurité, JD Vance était là en tant que sénateur américain. Il critiquait la politique de l’otan en Ukraine. Il m’a appelé de Budapest et m’a dit : « Viens, allons dîner. Ces gens refusent de me parler.» Ce n’est même pas qu’ils étaient en désaccord avec lui. Ils refusaient simplement d’échanger avec lui. Il était mis au rebut parce qu’il n’était pas d’accord avec eux sur l’otan. Un an plus tard, il est devenu vice-président des Étatsunis, et maintenant, ils sont obligés de l’écouter. Cela ne serait jamais arrivé sans Donald Trump. Maintenant, est-ce que Trump est mon président conservateur idéal ? Non, absolument pas. Mais JD Vance, oui. Et Trump a ouvert la voie à JD Vance.
Pensez-vous qu’il pourrait y avoir une contradiction, voire un conflit, entre la vision d’elon Musk et celle de JD Vance ? N’y a-t-il pas une contradiction inévitable entre la vision libertarienne transhumaniste de Musk et la vision conservatrice chrétienne de Vance ?
Pendant la période d’après-guerre, la droite américaine avait un projet appelé le « fusionisme », qui regroupait trois courants : les libertariens, qui étaient anti-état et promarché ; les anticommunistes, favorables à une défense forte ; et les conservateurs sociaux et religieux. Il y avait des conflits entre ces groupes, mais ils estimaient avoir plus en commun que de divergences, et ils s’alliaient pour faire face à un ennemi commun. Cela a duré longtemps. Reagan vient de ce fusionisme. Mais c’est fini maintenant. L’histoire a changé. Le communisme est parti. Le globalisme est arrivé, et le projet fusionniste est mort avec le Parti républicain. Aujourd’hui, une nouvelle forme de fusionisme émerge entre les conservateurs sociaux et religieux, comme JD Vance, qui sont aussi antiglobalistes, et les libertariens technologiques. J’ai de grandes inquiétudes concernant Elon Musk, le transhumanisme et cette valorisation excessive de la technologie. L’un des plus grands problèmes de l’occident aujourd’hui, c’est cette idée qu’il existe une solution technologique à tout. Je voyais Musk uniquement comme un méchant, à cause de son transhumanisme. La question est : les conservateurs auront-ils la force de dire « Nous apprécions certains aspects positifs de Musk, mais il y a des limites à ne pas franchir » ?
Article Name:Budapest applaudit la suspension des fonds américains versés à sa société civile
Publication:Le Figaro
Section:L’ÉVÉNEMENT
Author:Albert Kornél Budapest