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Pourquoi la Chine risque de gagner la guerre commerciale

Pourquoi la Chine risque de gagner la guerre commerciale
Le Figaro9 Apr 2025Bertille Bayart

La Chine luttera jusqu’au bout ». Pékin a promis mardi à Donald Trump d’être son adversaire le plus redoutable dans la guerre commerciale qu’il a déclenchée le 2 avril contre l’ensemble de la planète. L’escalade sino-américaine est désormais enclenchée. Il s’agit d’une confrontation programmée, dans son principe, de longue date. Xi Jinping est déterminé à faire de son empire la première puissance du monde. Donald Trump, pas plus que ses prédécesseurs et successeurs, ne peut lui laisser la voie libre.
Le 47e président des États-unis peut-il gagner ce bras de fer? Pour un homme réputé maître dans l’art du rapport de force, il est permis de s’interroger. La bataille engagée par Donald Trump va en effet se jouer sur le terrain de Xi Jinping. Car la Chine met en oeuvre depuis plusieurs décennies une stratégie méthodique de sécurité économique, réduisant progressivement ses dépendances au reste du monde et construisant patiemment les dépendances des autres à son appareil productif. «Jusqu’au bout », l’expression utilisée par Pékin mardi est bien choisie. Dans cette guerre commerciale, chacun imagine les scénarios du pire, tire les hypothèses de coercition réciproque à l’extrême. Qui a le plus besoin de qui ? Ou plutôt, qui se rendra compte le plus vite qu’il ne peut survivre à la rupture totale avec l’autre ? Pékin en a donné un indice dès la semaine dernière. La Chine a non seulement relevé ses droits de douane sur les produits américains, mais a aussi décidé un contrôle généralisé sur ses exportations globales de terres rares raffinées, sur lesquelles elle s’est assuré une mainmise de la production. Au grand jeu de l’interdépendance arsenalisée, il n’est pas impossible que la Chine communiste, autoritaire et planificatrice soit la mieux armée.
D’autant que Donald Trump engage cette confrontation avec l’avantage de sa puissance d’intimidation, mais en affaiblissant deux des piliers les plus importants de la puissance américaine. Le premier, c’est son avantage militaire, et les allégeances créées par ses garanties de sécurité. Mais que valent-elles encore, maintenant que le monde entier a vu Washington suspendre du jour au lendemain puis reprendre - son aide à l’ukraine en plein conflit ? Le second pilier de la puissance américaine est le dollar, socle du système financier international et monnaie de réserve planétaire. Or, l’argumentaire victimaire de l’équipe de Donald Trump fait de cet atout une faiblesse. C’est, schématiquement, parce que les autres veulent acheter du dollar que les Américains creusent des déficits. Dès lors, pour résoudre le second problème, Trump pourrait vouloir changer les règles du jeu du dollar. Par ailleurs, les droits de douane, en attaquant les marges des entreprises et le pouvoir d’achat des consommateurs américains, «risquent d’éroder l’exceptionnalisme américain et en conséquence, briser le pilier central du dollar fort», écrivaient mardi les équipes de Goldman Sachs.
Pour mener la bataille contre la Chine, Donald Trump avait deux options. La première consistait à renforcer l’alliance occidentale, alignée bon gré mal gré derrière Washington depuis son premier mandat et sous Joe Biden, pour freiner l’ascension technologique de la Chine et discipliner ses pratiques commerciales. La seconde était d’y aller sabre au clair et en solo. Le président républicain a choisi la seconde voie.
Ce faisant, Trump ne risque pas seulement de perdre des amis, mais d’en faire des victimes collatérales. En fermant unilatéralement et brutalement le marché américain aux importations chinoises, il expose le marché européen en particulier à une vague dévastatrice. Pour le Vieux Continent, la menace des surcapacités chinoises est probablement plus dangereuse encore que celle des tarifs américains. «Sur beaucoup de secteurs, on va être confrontés, à des surcapacités sud-asiatiques qui vont rediriger leur flux vers l’europe. Ce sont des mécanismes qui vont avoir sur certaines de nos filières des conséquences qui peuvent être massives », déclarait la semaine dernière Emmanuel Macron.
Ces surcapacités résultent à la fois d’une ambition stratégique de Pékin, et d’une nécessité économique : le modèle chinois ne peut tenir que s’il continue de pédaler et de croître, malgré l’atonie de la consommation intérieure. Alors la Chine pédale et exporte, à tout prix. « La Chine a mis le paquet, à bas bruit, pendant le Covid. Aujourd’hui, nous les voyons arriver sur pleins de segments industriels, 30 %, 40 %, ou 50 % moins chers, explique un grand industriel français, dès qu’une entreprise atteint une certaine taille, ils la projettent à l’exportation. » Pas à pas, l’empire du Milieu remonte la chaîne de valeur et monte en gamme. Après l’acier, les panneaux solaires, les puces d’entrée de gamme ou les électrolyseurs, ils débarquent aujourd’hui dans les domaines des semi-conducteurs avancés, du matériel médical, de la pharmacie, des machines-outils, des équipements télécoms et bien sûr des voitures électriques. Ce phénomène est déjà mordant. «De premiers indicateurs suggèrent que l’augmentation rapide des importations chinoises met à rude épreuve la compétitivité et la production industrielle de l’europe », constate une étude de Rhodium Group. Entre 2022 et 2024, la production manufacturière en Europe a baissé de 3,5 %. La valeur ajoutée industrielle a reculé de 3 %, après avoir progressé de 17 % entre 2015 et 2022.
La conséquence est que certains États membres de l’union européenne et certaines entreprises du Vieux Continent risquent, malgré les plumes déjà perdues sur ce marché, de céder aux sirènes chinoises. «Nous procurons un cadre politique stable, constant et prévisible», a affirmé fin mars Xi Jinping, alors qu’il recevait en personne des dirigeants de multinationales occidentales. On peut faire confiance au régime chinois pour écrire des discours lénifiants. Face à un Donald Trump facile à présenter comme le fossoyeur du multilatéralisme, cette compétence fonctionne à plein régime. « La Chine a été, est, et restera une terre idéale, sûre et pleine de promesse pour les investisseurs étrangers », a promis le vice-ministre du Commerce Ling Ji cette semaine. Ce discours, de la part d’un pays qui est aussi un solide soutien de Vladimir Poutine, peut-il séduire des esprits désemparés? Une alliance économique de revers de l’europe et de la Chine serait une défaite pour Trump. Et une reddition européenne. ■

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