GR Notes 2025

Gerard Rouah                         Oh

«Des animaux ne pourraient pas vivre ici»

Survivre à Gaza
Trouver de l’eau, du bois, de la nourriture, s’abriter pour la nuit… 2,1 millions d’habitants tentent de repousser la famine.

Le Figaro21 May 2025Guillaume de Dieuleveult Correspondant à Jérusalem

Après 78 jours de blocus total, Israël entrouvre les portes de la bande de Gaza. Mardi, les Nations unies ont reçu l’autorisation de faire entrer 100 camions dans le territoire palestinien. La veille, un convoi de cinq poids lourds avait pu passer, avec de la nourriture pour bébés. « Cinq camions hier, toujours rien aujourd’hui, c’est même pas un geste symbolique, juste une mauvaise blague des Israéliens pour faire croire aux Français et aux Américains qu’ils font quelque chose pour nous aider», peste Ahmed*, un habitant de la ville de Gaza. « Des animaux ne pourraient pas
vivre ici », lance-t-il.
Ravagée par la guerre, la bande de Gaza est devenue totalement dépendante de l’aide humanitaire. Avant l’attaque terroriste du 7 octobre 2023, elle recevait entre 400 et 500 camions par jour, principalement des marchandises destinées au secteur privé. Sous la dictature du Hamas, Gaza était loin d’être un paradis, mais la famine n’y existait pas, le niveau d’éducation était correct, il y avait des hôpitaux, des universités, un tissu économique. Avant, Ahmed avait une vie plutôt confortable. Une famille, un appartement dans le centre de Gaza, une voiture, l’espoir d’un avenir meilleur pour ses deux enfants. Depuis dixneuf mois, comme pour l’immense majorité des 2,1 millions d’habitants du petit territoire palestinien, sa vie ressemble à un cauchemar sans fin, une descente progressive vers la misère. Son quotidien est un combat de tous les instants pour se nourrir, boire, dormir, se laver, échapper aux bombes.
Lundi soir, Wessam Moussa a envoyé une photo sur Whatsapp. Les journalistes étrangers ne sont pas autorisés à entrer dans la bande de Gaza, les réseaux sociaux sont le seul moyen de communiquer avec les Gazaouis. Sur cette photo, on peut voir un morceau d’aubergine. «C’est mon dîner», précise-t-il. Âgé de 43 ans, père de cinq enfants, Wessam Moussa était réalisateur de documentaires et photographe avant la guerre. Un de ses films avait été sélectionné au festival de Toronto, en septembre dernier. Il a gardé l’invitation pour un dîner dans un grand hôtel de la ville auquel il était invité. Bien sûr, il n’a pas pu y aller : il est toujours à Deir albalah, dans le centre de la bande de Gaza. Il n’arrive plus à exercer son travail. « Au début de la guerre, j’ai réussi à tourner un documentaire intitulé Farah et Maryam. Puis j’ai essayé de réaliser de nouveaux films mais je ne pouvais plus. Les images de corps d’enfants déchirés en morceaux, la mort et la destruction omniprésente étaient trop lourdes à porter. » La lutte pour le quotidien prend tout son temps et celui de sa famille.
« Quand la guerre a commencé, je pesais 109 kg, confesse-t-il. Maintenant, 85. Nous mangeons un seul repas par jour. Nous survivons grâce à l’aide humanitaire, nous essayons de trouver de la nourriture dans les centres de distribution. Mais leur nombre a réduit significativement. » Sans approvisionnement, les soupes populaires ont fermé les unes après les autres ces dernières semaines. Entre le 25 avril et le 14 mai, le nombre de repas distribués quotidiennement est passé de 1 million à 249 000. Devant les centres de distribution, c’est le chaos. « J’ai peur pour mes enfants quand ils doivent y aller. Au lieu de jouer, ils passent la plupart de leur temps à faire la queue pour l’eau et la nourriture. Ils ne sont pas allés à l’école depuis plus d’un an et demi. Faire la queue a tué leur enfance. » Les écoles sont transformées en lieux d’accueil, Israël accuse le Hamas d’y dissimuler des combattants, 88,8 % des établissements scolaires ont été détruits ou endommagés. L’unicef a mis en place un système d’apprentissage qui fonctionne tant bien que mal, 100 000 enfants en ont bénéficié pendant le dernier cessez-le-feu. Aujourd’hui, en raison de la reprise de la guerre et des déplacements de population, ce nombre est descendu à 50 000 environ.
Souad, la fille aînée de Wessam Moussa, a fini ses études au printemps 2023, quelques mois avant le début de la guerre. «Avec un score de 97,4%!», s’enorgueillit encore son père. « Elle s’était qualifiée pour entrer dans un programme universitaire prestigieux, elle devait suivre des études dans le multimédia. Mais la guerre a détruit les universités, elle n’a pas participé au moindre cours. » La vie des enfants et des parents est remplie par cette lutte de chaque instant. Mais pour les grands adolescents et les jeunes, c’est plus difficile. « Ils n’ont plus d’espoir, plus d’horizon, ils voient leur vie leur échapper sans que rien, sauf une intervention divine, ne permette de mettre fin à cette horreur», constate, amer, un habitant de la ville de Gaza.
Préparer les aliments demande beaucoup de travail à Wessam Moussa et sa famille. «Nous n’avons pas mangé de pain depuis plus d’un mois, et de la viande seulement quatre fois depuis le début de la guerre. Nous nous battons pour trouver de l’eau pour faire notre toilette, encore plus pour avoir de l’eau potable. »
Devant sa maison, il a installé un poêle de fortune. De grosses boîtes de conserve font office de casseroles. « Ma femme tousse sans arrêt à cause de la fumée. »
De nouveaux métiers émergent, comme celui de ramasseur de bois. C’est le travail de Nahed al-kafarneh, un habitant du nord de la bande de Gaza. Avec une équipe de trois ou quatre hommes, il risque sa vie tous les
jours. « Je n’ai pas choisi ce travail par passion, précise-t-il. Nous allons à proximité de la zone tampon, là où les chars et les bulldozers israéliens ont tout détruit. Nous récoltons les branches, les troncs, même les racines, tout ce que nous trouvons, pour le vendre. C’est dangereux, on se fait souvent tirer dessus. »
Il vend le bois 3 shekels par kilo, un peu moins d’un euro, « la demande est très forte. Certaines personnes n’ont pas d’argent : elles viennent nous aider à déger. couper les bûches, et repartent avec quelques morceaux. » Il dit gagner environ 70 shekels par jour.
La nourriture atteint des prix stratosphériques. Le kilo de sardines a augmenté de 1766%, assure Mohamad Mustafa, un des derniers pêcheurs à oser s’aventurer en mer. « Si vous demandez aux pêcheurs pourquoi c’est aussi cher, ils vous diront : c’est parce qu’ils risquent leur vie ! L’armée nous tire dessus, chaque sortie en mer peut se finir par la mort. » Un gros sac de farine est devenu un luxe inabordable pour la plupart des gens : environ 500 euros pour 50 kg. Il faut trouver des solutions de substitution. Ibrahim al-moushrawi, qui vit avec sa famille dans la ville de Gaza, a commencé par fabriquer de la farine à partir de pâtes. Désormais, il utilise des lentilles. « La farine de lentilles, ce n’est vraiment pas bon, mais on n’a rien d’autre pour faire du pain. Nous, les adultes, on peut en manger mais pour les enfants c’est très difficile. Que voulez-vous, ils n’ont pas le choix ! »
Faute de travail, beaucoup de Gazaouis se résignent à vendre leur or. Directeur du syndicat des marchands d’or de la bande de Gaza, Mohammed Haboub est dans le business depuis quarante-cinq ans. Il n’ose se réjouir de l’afflux de clients. « J’ai toujours dit que l’or était le meilleur des investissements, mais les prix sont gelés en raison de la fermeture des frontières », précise-t-il. Au début de la guerre, les gens lui vendaient leur or pour réparer leur maison, se racheter des meubles. « Maintenant, ils le vendent pour manUne bague permet d’acheter trois à quatre kg de farine. »
Dans la ville de Gaza, les zones où la population est autorisée à vivre se sont réduites comme peau de chagrin. Plus de 71% de la surface de la bande de Gaza est interdite par l’armée israélienne. « À Rimal, impossible de se déplacer, il y a du monde partout, des tentes, des gens », souligne Ahmed, le jeune père de famille. La crainte des bombardements est permanente, des gangs rivaux se battent à la kalachnikov. Mohammed Haboub craint pour sa sécurité. «Bien sûr que j’ai une arme, reconnaît-il. Mais je fais quoi si on m’attaque dans un contexte aussi tendu. Je tire?»
L’opération israélienne Chariots de Gédéon a commencé officiellement dimanche. Son objectif est la conquête de l’intégralité de la bande de Gaza. Elle a été précédée par d’intenses bombardements à travers tout le territoire. Des centaines de personnes sont tuées et blessées chaque jour. Le dernier bilan, publié mardi par le ministère de la Santé du Hamas dans la bande de Gaza, la seule source disponible, était de 87 morts, 290 blessés en 24 heures. Celui de la veille, 136 morts et 364 blessés. Depuis la rupture de la trêve par Israël, le 18 mars, 3 427 personnes ont été tuées. Depuis le début de la guerre, 53 573.
Les blessés sont pris en charge par un système hospitalier à la dérive. Accusés par Tsahal de dissimuler des infrastructures du Hamas ou des combattants, les hôpitaux sont fréquemment frappés. Lundi, les générateurs de l’hôpital indonésien, dans le Nord, auraient été mis hors d’état de fonctionner par un bombardement. Au 7 mai, l’organisation mondiale de la santé, dénombrait 686 attaques contre des centres de soins depuis le début de la guerre. Le personnel médical et les ambulanciers sont également visés : 430 ont été tués depuis le début de la guerre, dont 305 employés des Nations unies.
Les combats se poursuivent alors que les négociations pour la libération des otages, à Doha, au Qatar, semblent patiner une fois de plus. Des 251 personnes enlevées par le Hamas le 7 Octobre, il en reste 58 dans les tunnels de Gaza. Une vingtaine seraient encore en vie. ■
« Au début de la guerre, j’ai réussi à tourner un documentaire intitulé “Farah et Maryam”. Puis j’ai essayé de réaliser de nouveaux films, mais je ne pouvais plus. Les images de corps d’enfants déchirés en morceaux, la mort et la destruction omniprésente étaient trop » lourdes à porter Wessam Moussa Réalisateur habitant Deir al-balah
« J’ai toujours dit que l’or était le meilleur des investissements, mais les prix sont gelés en raison de la fermeture des frontières. Maintenant, les gens le vendent pour manger. Une bague permet d’acheter trois » à quatre kilos de farine Mohammed Haboub Directeur du syndicat des marchands d’or de la bande de Gaza

https://www.lefigaro.fr/international/des-animaux-ne-pourraient-pas-vivre-ici-trouver-de-l-eau-du-bois-de-la-nourriture-echapper-aux-bombes-a-gaza-le-recit-d-un-cauchemar-sans-fin-20250520