Sous pression, Pékin tient tête à Donald Trump
Sous pression, Pékin tient tête à Donald Trump
Quand l’europe capitule, la deuxième puissance mondiale engrange les fruits de sa stratégie du rapport de force.
Le Figaro7 Aug 2025Sébastien Falletti Correspondant en Asie
KEYSTONE/EDA/MARTIAL Trezzini/via REUTERS
Le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, et le vice-premier ministre chinois, He Lifeng, sont engagés dans d’âpres négociations sur les droits de douane (ici, à Genève, le 10 mai).
L’air matois, Xi Jinping avait exhorté Ursula von der Leyen et l’europe à faire « le bon choix stratégique » face à l’amérique de Donald Trump, lors d’un sommet Chine-ue tendu, le 24 juillet à Pékin. La leçon du président chinois résonnait comme un conseil prémonitoire sur la meilleure façon de tenir tête au trublion américain, à l’heure de la guerre commerciale.
Quelques jours plus tard, la présidente de la Commission européenne a capitulé en rase campagne face à l’auteur de L’art du deal, au bord d’un green en Écosse. Pendant ce temps, le régime communiste tient toujours la dragée haute à la première puissance mondiale, en suivant une approche tactique diamétralement opposée à celle de Bruxelles, assumant le rapport de force d’entrée de jeu.
Ce «mano a mano» incertain offre pour l’heure un répit précieux à l’usine du monde, gangrenée par le ralentissement. « Nous avançons bien avec la Chine. Je pense que cela va bien marcher et que nous aurons un deal très équitable », a déclaré Trump le 31 juillet à l’égard du pays accusé de tous les maux par sa base Maga. Sans pour autant explicitement confirmer la prolongation de la trêve commerciale annoncée en juin entre les deux premières économies mondiales qui expire le 12 août.
Ce ton enjoué contraste avec les saillies belliqueuses qui ont accompagné l’offensive tarifaire déclenchée en avril, dans la foulée du «liberation day», lorsqu’il brandissait 145 % de surtaxes contre Pékin. L’hôte de la Maison-blanche s’exprimait dans la foulée d’un troisième round d’intenses négociations menées par son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, et le vice-premier ministre He Lifeng, à Stockholm, avec pour enjeu de consolider la détente sino-américaine entrevue depuis mai, lors de rencontres à Genève puis Londres, ramenant les tarifs à 30 % contre les produits chinois. En ligne de mire, la tenue d’un prochain sommet entre Trump et Xi pour enterrer la hache de guerre avec le grand rival de l’amérique et sculpter son profil de « grand pacificateur ».
Maniant l’incertitude comme une arme, Trump entretient le doute sur l’issue des discussions, et jure ne pas être «demandeur», mais plusieurs gestes d’apaisement récents signalent son appétit à conclure un « deal » avec le géant asiatique, quitte à lâcher du lest sur des enjeux stratégiques comme Taïwan. Avec pour priorité d’assurer un semblant de stabilité aux marchés d’ici aux élections de mi-mandat l’an prochain.
Alors que l’hôte de la Maison-blanche multiplie les assauts tarifaires contre ses alliés, ajoutant 25 % de taxe contre l’inde de Narendra Modi, il adopte un ton bien plus policé à l’égard de Xi, qualifié de « type brillant ». Au point d’envisager de franchir la Grande Muraille pour un éventuel sommet sur les terres de son homologue.
« J’irai peut-être en Chine mais seulement à l’invitation du président Xi», a écrit Trump, le 29 juillet sur son réseau, Truth Social. Et d’alimenter la folle rumeur d’une apparition sur la place Tiananmen, le 3 septembre prochain aux côtés de Vladimir Poutine, pour la parade de la victoire orchestrée par la République populaire, marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une rencontre en terrain neutre à l’automne, notamment au sommet de l’apec, en Corée du Sud, fin octobre, semble plus probable.
« Les Chinois sont tranquilles car ils savent que Trump est piégé. Il a besoin d’un deal, notamment pour assurer les midterms. Et il va jusqu’à saper la position de Taïwan au profit de Pékin »
Alicia Garcia Herrero chef économiste chez Natixis
Signe des temps, la Maison-blanche met en sourdine Taipei, pour prévenir toute tempête dans le détroit qui pourrait faire dérailler les négociations. L’administration américaine a mis son veto à une escale prochaine du président taïwanais Lai Ching-te à New York, en route vers l’amérique du Sud, selon le Financial Times. Une rebuffade officiellement niée par l’ancienne Formose, qui s’inquiète du virage mercantiliste d’un président américain qui l’accuse d’avoir « volé » l’industrie américaine. Au diapason, Pékin fait profil bas sur ce dossier brûlant, se régalant des revers d’un président esseulé sur la scène internationale, comme au Yuan législatif ou la majorité lui échappe.
Dans ce jeu de poker menteur, l’auteur de L’art du deal semble être le premier à avoir vacillé face aux représailles de son adversaire ciblant les approvisionnements occidentaux de minéraux critiques. Dès le 4 avril, la Chine a annoncé des restrictions d’exportations sur sept métaux critiques essentiels à la quatrième révolution industrielle, dont elle maîtrise environ 70 % de la production mondiale, grâce à des investissements méthodiques réalisée aux quatre coins du monde depuis des décennies.
Cette mesure moins tonitruante qu’un post sur Truth Social a suffi à semer l’anxiété en quelques semaines dans les
boards de nombreux groupes industriels dans l’automobile, ou l’électronique.
« Trump a craqué le premier. Les Chinois sont tranquilles car ils savent qu’il est piégé. Il a besoin d’un deal, notamment pour assurer les midterms. Et il va jusqu’à saper la position de Taïwan au profit de Pékin », juge Alicia Garcia Herrero, chef économiste chez Natixis, et basée à Hongkong.
Sur le front technologique, au coeur de la bataille pour le XXIE siècle, Washington a levé le 4 juillet les restrictions sur les exportations de logiciel de design des semi-conducteurs, rompant avec la stratégie d’étranglement méthodiquement orchestrée par l’administration Biden. Jensen Huang, le visionnaire fondateur de Nvidia, fabricant des puces électroniques clés pour L’IA, s’est rendu en personne à Pékin en juillet pour réaffirmer son engagement sur le marché chinois, éloignant le spectre d’un « découplage » redouté par le Politburo. Mais le régime maintient la pression, convoquant même le géant californien, pour régler de « graves problèmes de sécurité » dans ses puces, maniant la carotte et le bâton.
La Chine demeure sur ses gardes face à l’imprévisible Trump, mais savoure l’efficacité de son approche musclée, mise en scène par la propagande. « Les Étatsunis ont finalement compris que la Chine n’est plus l’usine du monde manipulable, mais un marché mondial capable de les concurrencer partout. Il ne s’agit pas d’une vengeance, mais d’une quête d’égalité », écrit un internaute en évoquant Mao, sur Weibo, la plateforme étroitement surveillée par la censure.
« Trump rencontre des résistances sur le dossier commercial. La question est de savoir s’il va élargir la confrontation en ouvrant d’autres fronts géostratégiques, notamment le nucléaire » David Santoro PDG du Pacific Forum, un think-tank à Honolulu
Alors que L’UE et la plupart des alliés de l’amérique, du Japon à la Corée du Sud, signent un à un des accords commerciaux asymétriques avec le maître de Mar-alago, après avoir choisi l’apaisement, l’empire du Milieu a été l’un des seuls avec le Canada à répliquer aux coups de boutoir américains, et tutoie aujourd’hui son adversaire, les yeux dans les yeux. Les États-unis et la Chine vont « continuer à oeuvrer » en faveur d’une prolongation de la trêve commerciale a déclaré Li Chenggang, le chef négociateur, le 29 juillet.
Le géant joue la montre, engrangeant chaque semaine de répit comme une aubaine : son industrie protégée et dopée par des prêts publics préférentiels est en mesure d’encaisser les 30 % de surtaxes en vigueur, jugent les analyses. Un optimisme tempéré par Scott Bessent, qui a rappelé à son homologue que l’avenir des négociations restait entre les mains du président, seul décideur ultime. L’ancien magnat de l’immobilier rêve d’un deal avec le géant, mais ne peut donner l’impression de perdre la face devant le grand rival de l’amérique.
Pris à revers, sur le front des métaux critiques, faute d’avoir préparé le « coup d’après », le président cherche la parade pour émerger en vainqueur d’un éventuel grand marchandage avec Xi. Avec la tentation d’élargir le champ des négociations pour se doter de nouveaux leviers. « Trump veut un deal avec la Chine, mais rencontre des résistances sur le dossier commercial. La question est de savoir s’il va élargir la confrontation en ouvrant d’autres fronts géostratégiques, notamment le nucléaire», juge David Santoro, PDG du Pacific Forum, think-tank à Honolulu. La mer de Chine du Sud, Panama ou l’appui à l’effort de guerre russe sont autant d’angles d’attaque suggérés par les « faucons » de son Administration, comme le secrétaire d’état Marco Rubio ou le chef du Pentagone, Pete Hegseth pour le moment tenus en bride. Pour l’heure, la priorité semble aux affaires avec le secrétaire d’état au Trésor à la manoeuvre.
En coulisses, les discussions restent à couteaux tirés, achoppant sur les « surcapacités industrielles » chinoises, comme le trafic du fentanyl, laissant la trêve tout juste à flot. « En réalité, le résultat des négociations à Stockholm est faible, que ce soit sur les tarifs, les métaux rares, et la Chine reste à la merci d’une nouvelle hausse tarifaire», juge Shi Yinhong, professeur à l’université Renmin, à Pékin. Le Politburo a intérêt à prolonger le cessez-le-feu, alors que son activité manufacturière a encore plongé en juillet pour le quatrième mois consécutif. Avec la conviction que tôt ou tard, l’escalade reprendra dans ce bras de fer au long cours.
Article Name:Sous pression, Pékin tient tête à Donald Trump
Publication:Le Figaro
Section:INTERNATIONAL
Author:Sébastien Falletti Correspondant en Asie
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