Un grand entretien ● avec Quinn Slobodian
Les États-unis comme l’europe auraient dû prévoir, dès le début des années 2000, l’agressivité de la concurrence chinoise au lieu de s’adonner au libre-échange en refusant de voir le réel, analyse le professeur canadien, grand spécialiste de l’histoire de la pensée économique*.
LE FIGARO. - La France est le premier pays au monde à avoir accueilli un magasin Shein, une marque chinoise qui vend des vêtements à des prix très compétitifs, produits dans des conditions contraires aux normes européennes. L’europe est-elle capable de résister à la concurrence déloyale de la Chine ?
QUINN SLOBODIAN. - La première chose à souligner est que la politique économique de la France, comme de l’europe, devrait être déterminée par des élections démocratiques. Une partie de la situation dans laquelle se trouve l’europe aujourd’hui est le résultat de la délégation, dans les années 1990 et au début des années 2000, de la prise de décision en matière de politique économique au-dessus de la tête des citoyens. Cela a engendré une nouvelle vulnérabilité face à la concurrence étrangère et a, de surcroît, érodé la légitimité des institutions auprès des électeurs.
S’il y a bien quelque chose de positif à retenir des dix dernières années de bouleversements dans la gouvernance économique mondiale, c’est que l’on n’est plus obligé de parler de l’économie mondiale comme d’un phénomène semblable au changement des saisons ou aux marées auxquels les nations ne pourraient que s’adapter. Pour le meilleur et pour le pire, la rupture du consensus libreéchangiste par les États-unis a politisé des pans de l’économie longtemps perçus comme des forces naturelles. Le fait est que l’europe est depuis longtemps saturée par les exportations à bas coût de biens de consommation chinois. Pendant des décennies, cela a été célébré comme un signe de prospérité croissante.
La question importante aujourd’hui n’est pas de savoir si les consommateurs français pourront acheter de la mode à bas prix venue de Chine, mais si la France pourra conserver un secteur automobile, quelques restes d’industrie lourde - sans même parler d’une industrie technologique logicielle ou matérielle - compte tenu de la montée en puissance compétitive de la Chine. Il ne s’agit plus d’être inondé de produits bon marché : la question se situe désormais au sommet de la chaîne de valeur.
Quelles sont les caractéristiques essentielles de la puissance économique chinoise ?
Le secret du succès de la Chine a été d’adopter de manière sélective certains aspects de la politique économique venant de diverses sources. Dans certains domaines, ils ont poursuivi une approche hyper-libertarienne qui a démantelé les protections sociales pour une classe laborieuse hautement mobile affluant des campagnes vers les vilils les. Dans d’autres cas, ont utilisé une forme hybride de politique industrielle en dirigeant des crédits bonifiés et des faveurs gouvernementaentreprises les vers des capables de survivre à un environnement de compétition quasi darwinienne au niveau provincial. Ils ont combiné un contrôle autoritaire centralisé avec une approche décentralisée d’expériprogressive, mentation en créant de petites zones économiques spéciales adaptées à la demande économique.
Cela contrastait avec l’approche erronée du «choc thérapeutique» appliquée par l’exl’europe URSS et de l’est. Grâce à cette méthode, la Chine est parvenue à pasfabrication ser de la de vêtements et de jouets à l’électronique grand puà blic, puis dominer la production de batteries et, de plus en plus, de véhicules électriques. Ils ont acdes cueilli coentreprises et des investissements étrangers, puis ont adopté légalement ou illiciteles ment technologies imporpour tées développer leurs propres entreprises et marques nationales. Aujourd’hui, leur capacité manufacturière dépasse largement celle de l’ancien leader, les États-unis, et ce dans un large éventail de secteurs à forte valeur ajoutée.
Les États-unis et l’europe - longtemps désireux d’accéder au marché chinois - sont désormais sur la défensive, tentant de comprendre comment protéger leurs propres produits de la concurrence chinoise. Cela pouvait être prévu, et, à vrai dire, aurait dû l’être ; pourtant, le zèle du libre-échange comme ethos au début des années 2000 a conduit à refouler ce qui aurait dû être une évidence.
Dans ces conditions, l’europe peut-elle raisonnablement rester ouverte aux quatre vents ?
La question générale de l’ouverture aux flux mondiaux et des dangers qui y sont liés s’est imposée au monde entier en 2020 avec la pandémie de coronavirus. Depuis lors, il y a eu davantage de discussions sur la résilience des chaînes d’approvisionnement, les chocs externes ainsi que les avantages et les inconvénients de la dépendance aux marchés étrangers. Un des effets positifs a été de raviver l’attention portée aux conséquences à long terme de la désindustrialisation ainsi qu’au potentiel de réorientation du secteur manufacturier face aux enjeux de la transition énergétique. Les fonds structurels mobilisés par L’UE pendant et après la pandémie ont montré une volonté d’utiliser une politique budgétaire ambitieuse pour des objectifs socialement utiles. Depuis, l’attention portée aux questions climatiques s’est quelque peu atténuée, au profit d’un accent mis sur le réarmement, considéré comme une solution à la fois économique et géopolitique.
Il est heureux que la berceuse de la mondialisation pour elle-même ait pris fin, mais il reste une question politique : quels flux sont souhaitables, et lesquels minent la cohésion sociale et la prospérité à long terme? Les questions de propriété des données et des réseaux sociaux, de normes environnementales, de justice sociale, de respect de la vie privée, ou encore le besoin d’une base industrielle durable font partie des enjeux politiques actuels.
En réalité, l’europe n’a jamais été entièrement ouverte aux flux mondiaux, et ne le sera pas non plus à l’avenir. La question est plutôt de savoir quel modèle politico-économique pourra retrouver une légitimité auprès d’une population qui se sent trahie par des générations de dirigeants ayant semblé privilégier les intérêts des classes supérieures plutôt que de chercher des moyens de mieux répartir les bénéfices.
Dans ces conditions, les mesures protectionnistes du président Trump sont-elles une réponse adaptée ?
On peut défendre l’idée d’une politique industrielle et d’un protectionnisme pragmatiques et mesurés pour réorienter les investissements américains, en particulier pour réduire la dépendance excessive aux produits chinois et la dépendance suicidaire aux combustibles fossiles. Les quatre années de l’administration Biden ont vu quelques efforts en ce sens. L’administration Trump actuelle, toutefois, semble décidée à tourner en dérision l’idée même d’un usage rationnel des tarifs douaniers. Ceux-ci ont été utilisés comme forme de punition personnalisée et appliqués de manière imprévisible et irresponsable, ce qui ne fait qu’affaiblir la confiance des investisseurs et la sécurité des consommateurs. Moins d’un an après son entrée en fonction, Trump revient déjà sur plusieurs droits de douane qu’il avait mis en place, parce qu’ils n’avaient été décidés ni avec prévoyance, ni avec méthode, mais selon son impulsivité arbitraire caractéristique.
2016 a marqué la fin de l’aversion rituelle à l’usage des droits de douane par les gouvernements américains, et il est probable que les Administrations futures maintiendront une forme de protectionnisme - espérons-le, avec plus de cohérence que l’actuelle. Il n’y aura pas de retour, à court terme, au modèle multilatéral universel des années 1990. Le fait est que la Chine a tout simplement trop bien joué cette partie, et les puissances restantes sont trop échaudées pour relancer ce système.
Dans votre livre, vous parlez de « capitalisme apocalyptique ». Que désignezvous exactement par cette expression ?
Ce que je décris dans mon livre, c’est la fin d’un certain modèle de gouvernance économique mondiale qui a marqué le XXE siècle, dans lequel la forme politique de l’état-nation était équilibrée avec un cadre juridique pour l’économie mondiale. Les institutions de Bretton Woods - Banque mondiale, FMI, puis OMC - représentaient une sorte de solution à l’énigme de la gouvernance économique mondiale, en amenant les entités politiques à se subordonner à des principes supérieurs d’interdépendance et d’échange. Le début du XXIE siècle semble s’éloigner de ce modèle. Mon livre décrit la préhistoire de cette transition à travers la montée des zones économiques spéciales comme juridictions infranationales où se concentrent production et investissements. Cela représente une forme d’érosion par le bas de l’équilibre entre les nations et l’économie mondiale - ainsi que des institutions de l’état social qui stabilisaient le capitalisme à l’époque du fordisme et de l’état-providence. Certains des penseurs les plus radicaux présentés dans mon livre poussent cette perforation de l’étatnation jusqu’à sa conclusion logique. Dans leur vision, il n’existera plus de modèle unique pour gérer les affaires humaines à l’échelle mondiale, mais une sorte de néo-moyen Âge futuriste hyperbalkanisé où des juridictions toujours plus petites, fortifiées les unes contre les autres, échangeront dans un état de conflit permanent. De fait, de tels scénarios d’un monde post-guerre froide ont été envisagés dès les années 1990. En tant qu’historien, mon objectif était de retrouver ces récits et de montrer qu’il a toujours existé des visions alternatives des affaires mondiales, différentes du conte de fées d’une intégration toujours croissante dans un marché mondial harmonieux. Mon but n’est pas d’approuver cette position ou de la présenter comme inévitable, mais de montrer la diversité des imaginaires économiques, même dans un passé récent. Je pense que nous sommes mieux préparés pour l’avenir si nous comprenons plus richement le passé.
Assistons-nous à la fin de l’ère de la « mondialisation heureuse » ?
Le fait même que ce cycle s’achève prouve qu’il n’a jamais été totalement heureux. Aux États-unis comme ailleurs, il est clair depuis longtemps que les bienfaits de la mondialisation ont été distribués de manière inégale et ont créé de nouvelles fractures, voire des formes franches d’appauvrissement, qui finiraient par devenir des problèmes politiques. Les forces perturbatrices issues des technologies du transport, de l’information et de la communication ont bouleversé les modes de vie et les repères temporels, et la plupart des acteurs politiques ont préféré les ignorer pendant des générations. Ce n’est plus possible. La situation est désormais suffisamment claire pour qu’il soit nécessaire de rétablir un équilibre et d’établir de nouvelles priorités sur ce qui est indispensable aux conditions de vie des populations - et sur la manière d’atteindre une forme de paix et de satisfaction sociales - alors qu’une ère de croissance infinie et de biens bon marché s’achève.
* Quinn Slobodian est professeur à l’université de Boston. Il est l’auteur de nombreux ouvrages remarqués, parmi lesquels : « Le Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie » (Seuil, 2025) et « Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme » (Seuil, 2022).