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La nouvelle stratégie de sécurité américaine ou quand les États-Unis sabordent un ordre mondial qu’ils avaient créé après 1945

La nouvelle stratégie de sécurité américaine
L’ordre mondial Maga abandonne celui que les États-unis avaient créé, et veut imposer ses vues au seul continent européen

Le Figaro8 Dec 2025Adrien Jaulmes Correspondant à Washington
MANDEL NGAN/AFP
Le vice-président américain JD Vance, le 7 mai, à Washington.
L’ère de la Pax Americana s’achève, et s’ouvre l’ère Maga des relations internationales. « L’époque où les États-unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue », annonce le préambule de la nouvelle « Stratégie de sécurité nationale » américaine, publié vendredi par la Maisonblanche. Régulièrement annoncé, mais sans avoir été jusqu’à présent réellement formalisé, le découplage américain de l’europe, et le sabordage par les États-unis d’un ordre mondial qu’ils avaient créé après 1945, vient d’être officiellement formalisé dans ce document de trente pages contresigné par Donald Trump. La nouvelle conception de la sécurité américaine ne passe plus par la sécurité internationale. « Les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts », explique le texte.
Renonçant à une approche globale, la nouvelle stratégie américaine conçoit dorénavant le monde en zones d’influences, dans lesquelles chaque puissance est en charge de ses propres intérêts, et où les États-unis ne s’immiscent pas dans les affaires intérieures des autres pays. « Nous recherchons de bonnes relations et des relations commerciales pacifiques avec les nations du monde sans leur imposer des changements démocratiques ou sociaux qui diffèrent largement de leurs traditions et de leur histoire… Il n’y a rien d’incohérent ou d’hypocrite… à entretenir de bonnes relations avec des pays dont les systèmes de gouvernement et les sociétés diffèrent des nôtres. »
La seule exception notable à ce néoisolationnisme est l’europe. Présentée comme une entité en perdition, elle est le seul endroit où la doctrine de «l’amérique d’abord » doit s’appliquer avec la fermeté d’une puissance de tutelle pour enrayer le «déclin civilisationnel européen ». « L’europe continentale a perdu des parts du PIB mondial, passant de 25 % en 1990 à 14 % aujourd’hui, en partie à cause des réglementations nationales et transnationales qui sapent la créativité et l’esprit d’initiative. Mais ce déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’une disparition de la civilisation. »
L’union européenne, dont la création avait été soutenue par les États-unis, est dorénavant considérée comme une entité néfaste et ses gouvernements comme répressifs, écho du discours prononcé à Munich par JD Vance au début de l’année. La nouvelle stratégie américaine considère que les problèmes plus importants auxquels l’europe est confrontée sont créés par «les activités de l’union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent… la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi… Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable dans 20 ans ou moins»,
prédit le document.
La situation est suffisamment préoccupante pour justifier une ingérence dans les affaires du continent. « L’europe reste stratégiquement et culturellement vitale pour les États-unis », affirme le texte, « Nous ne pouvons pas nous permettre de faire une croix sur l’europe… Nous voulons que l’europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en elle en tant que civilisation et qu’elle abandonne son orientation erronée vers une réglementation étouffante… Notre objectif est d’aider l’europe à corriger sa trajectoire actuelle. » Le salut du continent vient des partis d’extrême droite, auxquels Washington apporte son soutien. « Les États-unis encouragent leurs alliés politiques en Europe, l’influence croissante des partis patriotiques européens est source d’un grand optimisme. »
D’autres institutions internationales ou des alliances créées par les Étatsunis, telles que l’organisation des Nations unies ou l’otan, sont aussi condamnées. « Certaines sont animées par un anti-américanisme pur et simple et beaucoup par un transnationalisme qui cherche explicitement à dissoudre la souveraineté des États », et ont sapé
« le caractère de notre nation sur lequel reposaient sa puissance, sa richesse et sa décence ».
Célébrant les réussites du second mandat de Trump, le texte vante les préceptes du trumpisme. Il accuse les
«élites américaines» d’avoir trahi leur pays, en «surestimant la capacité des États-unis à financer simultanément un énorme État-providence, ainsi qu’un gigantesque complexe militaire, diplomatique, de renseignement et d’assistance étrangère ». Ou en faisant des paris « extrêmement malavisés et destructeurs sur le mondialisme et le prétendu “libreéchange”, qui ont vidé de sa substance la classe moyenne et la base industrielle sur lesquelles repose la prééminence économique et militaire des États-unis». Les alliés des États-unis sont accusés « de faire porter le coût de leur défense au peuple américain, et parfois de nous entraîner dans des conflits et des controverses, mais qui sont périphériques ou sans rapport avec les nôtres». Ce qui semble paradoxal, toutes les guerres des États-unis depuis la Corée et le Vietnam jusqu’à l’irak et l’afghanistan ayant été décidées par les seuls États-unis, entraînant leurs alliés plutôt que l’inverse.
« L’époque où les États-unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue » Préambule de la nouvelle « Stratégie de sécurité nationale » américaine
La seule position véritablement globale du texte concerne les dangers de l’immigration massive, qui fut avec la reconnaissance de la menace chinoise l’autre intuition de Trump lors de son premier mandat. « L’ère de la migration de masse doit prendre fin. La sécurité des frontières est l’élément principal de la sécurité nationale. » Les autres menaces ne sont pas évoquées, et la nouvelle doctrine se contente de défendre une approche plus flexible de la part des Étatsunis. «Une stratégie doit hiérarchiser. Tous les pays, tous les enjeux ne peuvent pas être au centre de la stratégie américaine »… « Elle ne repose pas sur une idéologie politique traditionnelle. Elle est avant tout motivée par ce qui fonctionne pour l’amérique, ou, en deux mots, “l’amérique d’abord”. »
Ce nouveau monde est dorénavant divisé en sphères d’influence. Celle des États-unis est constituée par l’hémisphère occidental, où l’administration Trump a déployé depuis septembre une puissante escadre pour mener des opérations contre le trafic de drogue dans les Caraïbes, tout en exerçant une pression contre le régime Maduro au Venezuela. Le document affirme le retour de la doctrine édictée par le président James Monroe en 1823, qui visait à tenir à l’écart des Amériques les puissances coloniales européennes. Tout en y ajoutant un « corollaire Trump », vaguement décrit comme une « diplomatie commerciale » décourageant les pays d’amérique latine de coopérer avec d’autres nations.
La Russie n’est pas citée une seule fois au rang des menaces. Ni l’axe qu’elle forme avec les autres puissances révisionnistes - Chine, Iran et Corée du Nord -, déterminées elles aussi à dominer leur zone en fonction de leurs intérêts propres. Le Moyen-orient a cessé d’être une préoccupation centrale pour les intérêts américains, «parce qu’il n’est plus la source constante d’irritation et potentiellement de catastrophe imminente qu’il était autrefois». Les Étatsunis doivent s’abstenir d’exercer des pressions contre ces nations, « en particulier les monarchies du Golfe», et « accepter la région, ses dirigeants et ses nations tels qu’ils sont». La défense d’israël ou la menace de l’iran ne figurent pas non plus dans la liste des priorités stratégiques.
La Chine est à présent plutôt présentée comme un concurrent, contre lequel il faut «gagner l’avenir économique»
tout en « prévenant l’affrontement militaire », reprenant sans le dire des principes énoncés par Joe Biden. En revanche, au lieu du soutien américain à Taïwan en cas d’attaque qu’avait annoncé Biden, la doctrine Trump renoue avec l’ambiguïté stratégique des Administrations précédentes, rappelant que « les États-unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ».
L’invasion de l’ukraine par la Russie n’est pas mentionnée comme une menace potentielle pour les intérêts américains. La source d’instabilité vient plutôt des dirigeants européens et de leurs «attentes irréalistes concernant la guerre ». Leurs gouvernements « minoritaires et instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition »,
empêchent de parvenir à la paix par « la subversion des processus démocratiques ». Les États-unis se posent plus comme un arbitre entre l’europe et la Russie que comme un allié de l’europe contre l’agression de Moscou. « La gestion des relations entre l’europe et la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-unis, pour rétablir les conditions de stabilité stratégique sur le continent… et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens. »
« Il est dans l’intérêt fondamental des États-unis de négocier un cessez-le-feu rapide en Ukraine », conclut la nouvelle doctrine trumpienne, justifiant le plan de partage de l’ukraine en 28 points que l’administration vient de tenter d’imposer à Kiev. Dissipant les dernières ambiguïtés auxquelles se raccrochaient les espoirs des atlantistes de voir la présidence Trump abandonner sa politique d’ouverture vis-à-vis de la Russie, la doctrine Maga se déploie à présent dans les relations internationales.

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