GR Notes 2026

Gerard Rouah                         Oh

Un Moyen-Orient à bout de force

Nous vivons dans une région où la plupart des acteurs ne comprennent que le langage de la force et où, dans le même temps, la force ne résout rien. Elle est à la fois indispensable et presque inutile. Tout le monde y a recours pour ne plus avoir à le faire, sans que personne ne soit jamais en mesure de s’en passer. Ce paradoxe est à l’origine d’une partie de notre malheur. Il nous met dans une impasse à la fois morale et politique. Sans la force, les Kurdes ne se seraient pas retirés des territoires à majorité arabe dans l’Est syrien. Sans la force, le régime iranien ne cédera rien, ni sur le nucléaire, ni sur les balistiques, ni sur ses milices régionales. Sans la force, le Hezbollah ne rendra jamais ses armes. Sans la force, Israël ne fera pas la moindre concession à la partie palestinienne. Et l’on pourrait encore citer de nombreux exemples.

Et pourtant, nul besoin d’être Kissinger pour réaliser que la force n’a presque jamais rien réglé dans la région. Elle n’a pas réduit au silence la cause palestinienne, pas plus qu’elle n’a réussi à tuer la révolution syrienne ou les velléités indépendantistes des Kurdes. Elle n’a pas apporté la démocratie en Irak et en Libye et ne suffira probablement pas à elle seule à enterrer l’islamisme chiite, pas plus qu’elle n’est parvenue à le faire avec son pendant sunnite.

Voilà plus d’un siècle que le Moyen-Orient se décompose et se recompose en fonction des rapports de force du moment entre les puissances régionales et de l’interventionnisme des acteurs externes, sans que la région n’ait presque jamais connu un moment de stabilité.

Comment dépasser cette équation impossible ? En construisant des ordres locaux, nationaux et régionaux fondés sur un minimum d’équilibre et de justice, à l’instar de ce qu’ont fait les Européens par le passé chez eux et entre eux. Facile à dire sur le papier, mais comment y parvient-on concrètement quand l’autre est systématiquement perçu comme une menace existentielle et que chaque combat est présenté comme une affaire de vie et de mort pour celui qui le livre ?

L’approche diplomatique est bien intentionnée, mais elle s’avère le plus souvent inefficace. Pire encore, elle fait le jeu du plus fort au détriment des plus faibles : d’Israël vis-à-vis des Palestiniens, du régime iranien vis-à-vis du reste de la région, ou encore du Hezbollah vis-à-vis du reste des Libanais. Au mieux, les plus forts utilisent les négociations pour gagner du temps et améliorer leur image auprès de leurs interlocuteurs occidentaux. Au pire, ils estiment que le simple fait de négocier avec l’autre partie est une injure et subordonnent ces négociations à des conditions impossibles à réaliser pour l’adversaire.

Si Donald Trump jouit d’une certaine popularité dans la région, c’est parce qu’il parle à la plupart des acteurs, à l’exception d’Israël, avec le seul langage qu’ils comprennent. C’est parce que nous savons, par expérience, que s’il renonce à intervenir en Iran, le régime, qui semble a minima avoir tué des milliers de personnes en quelques jours, n’hésitera pas à massacrer sa population pour survivre, comme il a aidé Bachar el-Assad à le faire il n’y a pas si longtemps que cela. C’est parce que nous savons que des milices ou régimes qui ne se sont construits que sur la force ne peuvent être détruits sans avoir recours à celle-ci. Cela n’a rien de réjouissant, mais sans la dernière guerre israélienne et sans l’assassinat de Hassan Nasrallah, le Hezbollah dominerait encore le Liban.

Nous nous retrouvons donc à espérer une intervention militaire dont on sait qu’elle sera non seulement illégale, mais qui a en plus de grandes chances de ne pas aboutir à la situation espérée par les Iraniens. Nous savons que le régime ne tombera pas sans intervention massive et, en même temps, qu’une telle intervention risque fort d’entraîner le chaos en Iran et dans la région, sans parler de ses effets à plus long terme sur ce que l’on avait coutume d’appeler l’ordre international. Mais c’est aussi parce que cet ordre en question a profondément échoué dans notre région que nous nous retrouvons dans une telle situation. C’est parce que l’espoir est interdit que nous nous enfermons dans une vision court-termiste. C’est parce que les conditions de la paix sont utopiques que nous nous retrouvons à exalter ce que, par ailleurs, nous déplorons.

« L’impuissance de la puissance », pour reprendre l’expression de Bertrand Badie, est manifeste dans notre région depuis plusieurs décennies. Mais malheureusement, « l’impuissance de l’impuissance » y est encore plus marquée.

L’édito de Anthony SAMRANI

https://www.lorientlejour.com/article/1492729/un-moyen-orient-a-bout-de-force.html