GR Notes 2026

Gerard Rouah                         Oh

CARTE - Mais quelle taille le Groenland fait-il vraiment

Le Groenland est-il grand ? La question peut surprendre, et pourtant, elle mérite d'être posée. Faisons ensemble une expérience : prenez quelques secondes pour fermer les yeux et vous imaginer une carte du monde. C'est bon, vous y êtes ? Vous avez sûrement eu en tête l'image d'un planisphère classique, centré sur l'Europe, avec l'Amérique à gauche de la carte, l'Australie dans un coin en bas à droite… et le Groenland tout en haut à gauche, relativement énorme. Mais, cette représentation est-elle fidèle à la réalité ?
Il n'aura échappé à personne, sauf à quelques complotistes, que la Terre n'est pas un rectangle plat. C'est une sphère légèrement aplatie aux pôles. Pourtant, comme il n'est pas commode de se promener sans cesse avec son globe terrestre sous le bras, il a bien fallu trouver un moyen de représenter cette sphère sur un plan. Cette opération s'appelle « projection cartographique » et elle induit nécessairement un paquet de distorsions des territoires. Des parties du globe s'agrandissent, d'autres se réduisent, certaines se rapprochent et d'autres s'éloignent.
Mensonge nécessaire
Toute projection présente des avantages et des inconvénients. Chacune tente de minimiser certaines distorsions, et ce faisant, elle en exagère d'autres. C'est inhérent au fait de représenter la surface d'une sphère sur un plan. Essayez donc de peler une orange et de mettre sa peau bien à plat sur votre table sans qu'elle ne se déchire et vous verrez que ce n'est pas possible. C'est exactement la même chose pour une carte.

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Donc, l'objectivité cartographique est une chimère et toute carte est un mensonge nécessaire. Il n'y a pas de « vraie » projection ni de « vraie » forme, échelle ou distance des pays entre eux sur une carte plane. La seule et unique façon de représenter correctement la planète est le globe terrestre. Toutes les autres manières de le faire ont leurs travers.
Toute projection cartographique du globe présente des distorsions de tailles, d'angles, de distances ou de directions. Ici, le Groenland selon 11 projections différentes, portant le plus souvent les noms des cartographes qui les ont inventées.

Toute projection cartographique du globe présente des distorsions de tailles, d'angles, de distances ou de directions. Ici, le Groenland selon 11 projections différentes, portant le plus souvent les noms des cartographes qui les ont inventées.Collage Jules Grandin pour « Les Echos »
Revenons-en au Groenland. L'image mentale qu'on se fait de la Terre est largement basée sur une projection bien spécifique : celle de Mercator. Sur un planisphère projeté en Mercator, le Groenland semble faire plus ou moins la taille de l'Amérique du Sud. En réalité, il est environ huit fois plus petit. Quelle est cette sorcellerie ? Pour le comprendre, il faut retourner aux origines de cette projection cartographique, inventée en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator.
Une carte pour s'orienter
Lorsque Gerardus s'attelle à sa carte, cela fait bien longtemps que les cartographes de tous les continents ont développé des manières de représenter la Terre sur un plan. Certaines de ces cartes nous semblent d'ailleurs étonnamment modernes. Mais, Mercator, lui, a une idée en tête. Il veut créer une carte qui permette aux navigateurs de s'orienter en mer, en leur fournissant une description exacte du contour des continents.
Il connaît déjà très bien les globes, il en a d'ailleurs réalisé plusieurs lui-même dans les années 1550. En cette seconde moitié du XVIe siècle, la navigation européenne est en plein essor, les navires s'élancent sur tous les océans et dans toutes les directions. La cartographie devient plus stratégique que jamais.
La projection développée par le cartographe Gerardus Mercator altère les surfaces au fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'équateur et qu'on s'approche des pôles, mais elle conserve les angles.

La projection développée par le cartographe Gerardus Mercator altère les surfaces au fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'équateur et qu'on s'approche des pôles, mais elle conserve les angles.« Les Echos »
Or, la projection développée par Mercator a une particularité : elle conserve les angles. Elle altère les surfaces, qui se déforment au fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'équateur et qu'on s'approche des pôles, mais elle conserve les angles, et ça, c'est essentiel. En clair, cela signifie qu'une droite tracée sur une carte projetée en Mercator est aussi une droite « dans la vraie vie ».
Avec Mercator, un marin peut calculer un cap avec sa boussole et son sextant, puis le reporter sur la carte au compas. Inversement, un marin n'a qu'à tracer une droite entre un point A et un point B sur sa carte pour trouver le plus court chemin entre ces deux points, sans avoir à changer de cap. C'est un progrès immense en matière de cartographie. Ce n'est pas un hasard si le siècle qui suit la carte de Mercator est aussi celui de l'essor de la navigation mondiale.
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La projection de Mercator est donc une projection qui a une fonction : celle de l'orientation. Ce sont les gens qui font une mauvaise utilisation de cette projection, pas la projection en elle-même qui est mauvaise, bien au contraire. Essayez donc de planifier votre route maritime avec une carte projetée en Mollweide (une projection cartographique pseudo-cylindrique inventée en 1805) : le Groenland aura une taille plus proche de la réalité, mais vous allez faire naufrage. Ce qu'il faut, c'est choisir correctement sa projection. Eviter d'utiliser Mercator pour représenter des données statistiques par exemple. Ou pire, pour calculer des surfaces.
La projection de Mercator est régulièrement vouée aux gémonies. Accusée de tous les maux. On lui reproche de minimiser volontairement la taille de l'Afrique, d'être le symptôme d'une vision impérialiste et colonisatrice du monde. C'est bien mal connaître l'histoire de la cartographie.

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Certes, elle fut utilisée à leur avantage par les Etats-Unis pendant toute la guerre froide pour exagérer volontairement la menace soviétique, l'URSS devenant énorme sur le planisphère. Mais rendons justice à Mercator. Il a simplement inventé un système cartographique permettant aux marins de se repérer. Le Groenland est trop gros, l'Antarctique n'a absolument pas cette forme, l'Afrique est trop petite. Mais sa carte permet de s'orienter. N'est-ce pas là

https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/mais-quelle-taille-le-groenland-fait-il-vraiment-2211042