GR Notes 2026

Gerard Rouah                         Oh

Dieu est resté au village > L'impression de Fifi ABOU DIB

La neige a cassé des branches. Celle du cerisier bourgeonnait déjà. La replanter dans un autre sol. Peut-être qu’elle fleurira. Peut-être pas. Peut-être qu’en ajoutant un peu de beauté à ce monde, elle effacera du même geste un peu de sa laideur. On s’accroche à des rituels dérisoires. Sauver quelque chose à défaut de sauver quelqu’un, ou de se sauver soi-même. « Plantez sur vos balcons », avait recommandé le défunt chef du Hezbollah Hassan Nasrallah. C’était sa contribution à notre sécurité alimentaire. Planter prend du temps. Et les balcons sont emportés par les bombardements. La terre est déjà empoisonnée. Israël a rendu stérile la bonne marne du Liban-Sud à coup de désherbants, chassé ses paysans, privé de leurs mains l’olive, l’orange et le tabac. Tsahal s’y installe désormais. Colère contre Israël. Colère contre la milice chiite aux ordres des autorités iraniennes qui l’ont phagocytée et qui la poussent désormais au suicide. Et elle y court, subjuguée, insouciante de la détresse des familles et des siens, à nouveau sur les chemins de l’errance, sans argent, sans toit, sans rien de prévu pour la suite. Une femme accouche au bord de la route. Scène de l’exode ordinaire. Du Sud à Beyrouth, la cohorte de véhicules qui roulent au pas est une vision médiévale. Ou postnucléaire. Les guerres modernes produisent les mêmes résultats que les guerres antiques avec des moyens différents. Mêmes souffrances, même sang, même faim, même soif, mêmes pleurs d’enfants, même silence lourd des adultes dépossédés.

À nouveau, ils arrivent dans ce Beyrouth où nul ne les comprend, eux qui ont reçu avec le lait de leurs mères le récit du martyre de Kerbala, de l’injuste assassinat de Hussein, le petit-fils du prophète, et le devoir éternel de le venger. L’un d’eux, peut-être pour se donner du courage, fait retentir sur un lecteur de cassettes antédiluvien des hymnes à la gloire du parti de Dieu. Mais Dieu est resté au village. C’est en revanche une main hostile qui empoigne le quidam. Abreuvé d’insultes, il s’excuse, éteint sa radio, réalisant tout à coup qu’il est en territoire étranger sur cette corniche de Aïn Mreissé où même la mer n’est pas la même mer. S’il espère trouver de l’aide, il comprend qu’il lui faut déjà se délester de ses habitudes, se dévêtir d’une culture qui l’a façonné. Il n’en connaît pas d’autre. Il l’a toujours crue juste. Il a grandi avec. Dans certaines écoles du Sud, on sait que les journées commençaient aux accents de l’hymne iranien. Beyrouth est littéralement un autre pays. Il faudra encore chercher une place dans une de ces écoles que le gouvernement a fait ouvrir pour accueillir ses semblables, tous jetés sur les routes sans point de chute, sans projet, sans autre ambition qu’un refuge, le temps de se retourner. En voudra-t-il à son milieu de l’avoir si peu ouvert au monde et tant convaincu de la justesse de vivre un éternel VIIe siècle ? Se félicitera-t-il au contraire de s’être accroché à des valeurs qui transcendent le présent et la vie elle-même, acceptant le martyre comme un graal qui justifie une existence ? Après tout, l’État hébreu lui-même vit dans les temps bibliques et en réclame les dividendes. Plus cette civilisation évolue, plus elle semble régresser vers sa préhistoire. Le futur aura du mal à comprendre la guerre personnelle de Trump et Netanyahu contre l’Iran, quels que soient les prétextes avancés par l’un ou l’autre. Elle durera longtemps, prendra des formes imprévisibles, fera des ricochets, menacera la survie des états du Golfe, fera régner l’insécurité dans chaque recoin du globe, provoquera une tension sur l’énergie et les matières premières, changera les équilibres, pas forcément en faveur des plus forts. L’humanité n’en est pas à son premier saut dans le vide. Mais celui-ci est particulièrement périlleux.

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