GR Notes 2026

Gerard Rouah                         Oh

Le borgianisme, nouvelle idéologie des puissants ?

Le dernier opus de Giuliano da Empoli, l’Heure des prédateurs (Gallimard), a le mérite d’illustrer la réactivation contemporaine d’une vielle façon de faire de la politique, j’ai nommé le borgianisme, qui s’inspire de la figure sans scrupules de César Borgia (1475-1507) et que l’on pourrait définir comme une forme de pouvoir cynique, manipulateur, théâtral, adepte de la transgression des normes, fondé sur l’usage stratégique du chaos pour asseoir l’autorité.

Dorénavant, ils sont nombreux les régimes autoritaires postmodernes qui se consolident à la croisée de la propagande, du spectacle et du nihilisme. On se souvient tous de l’altercation savamment mise en scène entre le président Donald Trump et son homologue Volodymyr Zelensky, devant les écrans du monde entier, dans un rituel d’humiliation bien rodé. Mais ne croyons pas que les politiques soient les seuls borgiens.

Les seigneurs de la tech leur ressemblent en tout point : mépris de la régulation sociale, passion pour la toute-puissance technologique. Le borgianisme n’est pas un retour archaïque de la tyrannie, mais une mutation du politique à l’ère du spectacle et du numérique. Il repose sur un pragmatisme cynique : la vérité devient secondaire face à l’efficacité narrative, et l’autorité ne s’ancre plus dans des idéaux mais dans la maîtrise de l’image et du chaos.

Le dirigeant borgien s’impose comme un personnage fictionnel, cultivant ambiguïté, transgression et fascination. Ce pouvoir est post-idéologique, sans cohérence doctrinale stable, mais extrêmement habile dans l’art de brouiller les repères, de saturer l’espace médiatique et de retourner chaque crise à son avantage.

Ce cynisme actif se traduit par la stratégie du désordre : fabriquer la crise pour mieux incarner la solution, tout en rendant inaudibles les contre-discours. « La fenêtre d’opportunité, écrit da Empoli, qui existait jusqu’à hier pour qu’un système de règles soit mis en place s’est refermée. L’idée même d’une limite à la logique de la force, de la finance et des cryptomonnaies, à l’emballement de l’IA et des technologies convergentes, ou au basculement de l’ordre international vers la jungle, est sortie du domaine du concevable. Dans ce monde nouveau, les borgiens ont un avantage décisif car ils ont l’habitude d’évoluer dans un monde sans limites. Ils ne se contentent pas de résister à l’adversité, ils tirent leur force de l’inattendu, de l’instable et du belliqueux. »

Quelle est la différence entre un fou et un génie, éructait Javier Milei ? « Le succès ! » Le borgianisme ne se contente donc pas d’imposer : il séduit, fascine, désoriente et capte, à travers le spectacle d’une souveraineté grotesque (Foucault), la pulsion d’abandon des sociétés fragilisées, prises dans le piège mortifère de la défiance démocratique, au sens de la défense de l’État de droit.

https://www.msn.com/fr-fr/actualite/france/le-borgianisme-nouvelle-idéologie-des-puissants/ar-AA1EOsAR